2026 année analogique… ou la nostalgie mise en panier
- Gaëlle

- il y a 3 jours
- 3 min de lecture

Doom-scrolling, temps d’écran indécent, pouce fatiguées et cerveaux saturés : la trend du moment est ironiquement celle qui nous intime de lever les yeux de nos téléphones.
En 2026, nous serions en route vers une vie plus “analogique”. Comprendre : moins d'écrans, plus de réel… enfin en théorie.
Il y a deux semaines, je partais quelques jours à la montagne. Sans permis, cela implique un réveil à 5h, un train à l’aube et une Gare de Lyon à peine réveillée. Avec plus d’une heure d’avance, je fais ce que toute personne normalement constituée ferait : de l’observation d’êtres humains en transhumance. Très vite, un groupe de femmes attire mon attention. Même âge que moi, visiblement en route pour un séjour au ski entre amies. L’une d’elles surtout a capté mon intérêt. Pinterest Girly incarnée : tenue impeccable, coiffure maîtrisée, maquillage subtil mais clairement étudié. Elle parle avec aisance, enchaîne les références à des films, livres, tendances culturelles et digitales comme un fil Instagram parfaitement entraîné. Puis une phrase, lâchée avec nonchalance : “ Ça ? C’est mon analog bag.”
Pause dramatique s’il vous plaît.
J’ai vingt-huit ans. Je vis à Paris. J’ai fait des études de lettres puis de marketing et de communication. Mon temps d’écran dépasse allègrement les trois heures quotidiennes, dont une part non négligeable est dédiée aux réseaux sociaux. Et pourtant, c’est la première fois que j'entends ce terme. Curieuse de nature, je me renseigne (en ligne, depuis mon téléphone, bien sûr). Et très vite, une réalité s’impose : et si tout cela n’était qu’un énième concept marketing, promettant le bonheur à coups de gadgets que l’on oubliera dans deux mois ?
Reprenons depuis le début. Le terme “analogique”, en bon français, renvoie à un dictionnaire qui regroupe les mots d’après leur rapport de sens, et est dérivé du mot “analogue” qui, lui, renvoie à une notion de ressemblance. Rien de très sexy jusque-là. Dans notre cas, il s’agit évidemment d’un nouvel emprunt anglo-saxon recyclé pour désigner un style de vie. Car oui, vous n’y couperez pas : les magazines féminins l'annoncent déjà : 2026 sera analogique. Traduction : les gens veulent ralentir, couper avec l’hyperconnexion, renouer avec le tangible, le manuel, le réel. Le tout à travers d’objets et loisirs, qualifiés, non sans une certaine condescendance, de “vieillots”.
Dans la shortlist : tourne-disques, vynils, écouteurs filaires, photo argentiques, cours de poterie, tricot ou cuisine, cahier de coloriage et journaux intimes. Autrement dit, des activités qui existaient bien avant qu’un algorithme ne décide de leur degré de “cool”.
J’avoue avoir ri. Peut-être parce que je fais partie de cette génération charnière entre Millenials et Gen Z qui a connu un monde sans Wi-Fi permanent. Peut-être parce que, fille unique, j’ai appris très tôt à m’ennuyer et donc à créer pour y remédier. Ou peut-être parce que j’ai grandi dans une famille où lire, écrire ou dessiner n’avait rien de révolutionnaire mais était encouragé. Ce que l’on me vend aujourd’hui comme une trend ressemble surtout à un recyclage bien emballé de pratiques longtemps considérées comme ordinaires voir, scandal, has been. Le tout, rebrandé, bien sûr, pour nous vendre un bonheur soi-disant plus authentique.
Symbole ultime de cette nouvelle esthétique : l’analog bag, celui fièrement exhibé dans une gare à 6h du matin. En clair ? Un sac d'activités, mais sans écran. Carnets, romans, aiguilles à tricoter, mots fléchés… Et là, impossible de ne pas tiquer : en ancienne adolescente des années 2010 et lectrice assidue de YA (Young Adult), j’ai l’impression de voir le starter pack de la manic pixie dream girl. Cette héroïne, libérée de conventions sociales, un peu bizarre, toujours passionnante, souvent cantonnée au rôle de muse du personnage masculin principal (coucou les romans de John Green que je dévorais). Longtemps moquée dans la vraie vie, elle devient aujourd’hui l’icône d’une génération fatiguée des apps de rencontre et nostalgique d’un réel idéalisé.
Sauf que, plot twist, tout devient rapidement performatif. Quand on filme des “What’s in my analog bag”, quand on vlog son club de lecture ou sa séance de poterie, la déconnexion perd immédiatement son sens. Elle redevient du contenu.
Et c’est là que le bât blesse. L’analogique, à peine né, est déjà aspiré par les logiques du marché. Carnets personnalisés à plus de cent euros (où est mon bon vieux “Wreck this Journal” ?), stylos choisis pour leur potentiel esthétique à l’écran, accessoires pensés non pour être vécus mais pour être montrés… la déconnexion devient une consommation de plus, vouée à être remplacée dès que la prochaine trend pointera le bout de son nez.
Soyons clairs : se déconnecter n’est pas une mauvaise idée. Confondre ralentissement et surconsommation esthétique est une impasse en revanche. Être analogique n’a pas besoin d’être photogénique. Être déconnecté, ce n’est pas cocher une checklist Pinterest. C’est, précisément, n’avoir rien à prouver et surtout… rien à poster.




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