On doit reparler de cet épisode de Sex and the City
- Gaëlle

- il y a 13 minutes
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Certains épisodes vieillissent mal mais derrière les talons et les brunchs, Sex and the City proposait parfois des épisodes qui devenaient plus justes avec le temps. Celui-ci mériterait qu’on s’y arrête à nouveau.
Dimanche. Il pleut et j’ai une pile de linge à repasser qui me juge depuis le coin de ma chambre. La motivation en revanche ? Elle est aux abonnés absents. Je sais pourtant que la version de moi du lundi matin me remerciera de trouver des vêtements propres et prêts à l’emploi. Pour m’y mettre avant sans trop traîner, j’ai ma technique : lancer une série que je connais par coeur, suffisamment “guilty pleasure” pour ne pas me demander toute mon attention.
La dernière saison de Bridgerton aurait pu être un bon candidat mais je sais que la réalisation m’aurait trop happé. Impossible de repasser sans risquer de brûler une de mes robes préférées. J’ai donc lancé Sex and the City.
Oui, je sais : la série est problématique. Elle a longtemps glamourisé tout ce qui peut peser sur les femmes : le sult-shamming, le fat-shaming, l’âgisme, l’idée qu’un couple hétéro est l’aboutissement ultime. Mais Carrie et ses trois amies restent suffisamment légères pour accompagner une corvée du dimanche.
Saison 4, épisode 11, “Coulda, Woulda, Shoulda”. Carrie et Aidan se remettent ensemble. Charlotte essaye désespérément de tomber enceinte. Samantha tente de s’imposer dans un milieu d’hommes. Et Miranda soutient Steve après son cancer des testicules. Du pur SATC.
Sauf que le vrai sujet de l’épisode est ailleurs. Peut-être que, parce que je l’avais d’abord vu enfant, cachée derrière le canapé pendant que ma mère pensait que je dormais. Peut-être parce que je l’ai revisionné adolescente en pyjama, étudiante en bruit de fond tout en bossant sur une dissertation ou adulte sans vraiment écouter. Ou peut-être parce qu’aujourd’hui le contexte a changé et que je suis en âge de vraiment comprendre. Le vrai sujet est dans un mot qu’on évitait encore dans les séries américaines de 2001 : l’avortement.
Miranda tombe enceinte après ce que la série nomme, avec toute la délicatesse qui lui est propre, un “coup de pitié”. Elle sait immédiatement qu’elle ne gardera pas l’enfant. À l'opposé, Charlotte accumule les échecs et consulte un médecin pour comprendre pourquoi elle n’arrive pas à tomber enceinte.
C’est, comme toujours, autour d’un brunch que la bombe explose.
Quand Miranda annonce sa grossesse et son choix, Charlotte craque. Elle se sent trahie par l’injustice de la situation et quitte la table, submergée par l’émotion. Ce n’est pas une réaction parfaite mais profondément humaine. Et surtout, personne ne la condamne pas.
Ce que Sex and the City montre, et qu’on oublie souvent de leur créditer, c’est l’amitié qui lie les quatre femmes.
Miranda n’est pas seule. Carrie l’accompagne à son rendez-vous médical et répond à ses questions. Pas de discours militant, pas de grande phrases, juste une présence. Celle qu’on veut quand on n’a pas envie d’expliquer ni de se justifier mais qu’on a besoin de soutien. Charlotte, incapable de trouver les mots, finit par offrir des fleurs. Parce que parfois, soutenir, c’est simplement dire “je suis là”, même maladroitement. Samantha, fidèle à elle-même, soutient Miranda sans détour, sans gêne, sans morale et valide son choix. Point.
Aucune ne juge. Aucune ne minimise. Aucune ne prétend savoir mieux que l’autre.
Et au milieu de ça, il y a cette scène que je trouve superbe entre Miranda et Charlotte. Alors que cette dernière apprend qu’elle n’a que 15% de chances de tomber enceinte naturellement, elle croise Miranda et tente de fuir. Elle veut rester seule. Demande que Miranda pourrait respecter et partir. Mais elle choisit de la raccompagner. Sans parler, sans forcer, juste être là. Deux pas derrière elle, juste au cas où. Au cas où Charlotte aurait besoin de pleurer, ou de parler ou simplement de ne pas être seule.
C’est une scène pleine de tendresse. Une démonstration silencieuse de sororité où deux femmes qui veulent des choses radicalement opposées se tiennent pourtant la main.
Il ne faut pas oublier que l’épisode sort en 2001 dans une Amérique pas franchement ouverte à la discussion de l’avortement. Carrie avoue pourtant avoir avorté à 22 ans après un coup d’un soir. Samantha, elle, en a vécut deux. Charlotte, elle, n’en a jamais eu. Et aucun des personnages féminins n’en jugera un autre. Elles parlent de leurs choix avec calme, lucidité et honnêteté. Le point commun : ce n’était pas une décision prise à la légère malgré le ton qu’elles peuvent prendre en discutant.
Ce n’est pas toujours un drame. Parfois, c’est un soulagement, une nécessité ou la seule option possible à un moment donné. Et Sex and the City ose le dire, sans punir ses personnages féminins.
Là où la fracture apparaît vraiment réside au moment où Carrie confie le secret de Miranda à Aidan. Quelque chose se fissure. Déjà, le code des amies et des femmes (sérieusement Carrie…) mais aussi dans la communication entre les deux personnages. Aidan ne juge pas l’avortement mais estime que Steve devrait être au courant.
Et c’est là que la série pose la seconde question la plus important de l’épisode : informer l’autre est-il toujours la bonne chose à faire ? Qui protège-t-on ? Qui met-on en danger ? Aidan pense paternité mais ne pense pas grossesse. Il ne pense pas au corps de Miranda, à sa carrière, à sa santé, à sa vie qui basculerait. Ni à celle de Steve d’ailleurs. Parce qu’une grosses n’est jamais un simple “heureux événement”. C’est une responsabilité immense, aux conséquences très concrètes pour les femmes : elles sont physiques, professionnelles, financières. Cette opposition entre regards masculins et féminins montre à quel point le corps des femmes reste un territoire politique.
Le choix final de Miranda n’efface en rien le message. Oui, elle finira par garder l’enfant. Et oui, la scène finale entre les quatre femmes est magnifique, mais ce n’est pas le point.
Le point, c’est que toutes les femmes ne font pas ce choix et qu'elles devraient pouvoir décider librement, en sécurité, sans peur du jugement. Aujourd’hui encore, dans de nombreux pays, dont certains états en Amérique, l’avortement n’est pas légal. Aujourd’hui encore, des femmes mettent leur vie en danger. Aujourd’hui encore, on débat du corps des femmes comme s’il appartenait à tout le monde, sauf à elles.
Sex and the City avait ses angles morts, mais sur cet épisode, la série avait compris l’essentiel. Le corps de femmes leur appartient. Le choix leur revient.
Si vous avez besoin ou d’informations ou de soutien en France :
Le planning familial : www.planning-familial.org / www.ivg-contraception-sexualites.org / 0 800 08 11 11 (appel gratuit, anonyme et confidentiel)
La Fédération nationale pour les droits des femmes et des familles : www.fncidff.info
L’Association Nationale des centres d’IVG et de contraception : www.avortementancic.net
Vous n’êtes jamais obligée de décider seule mais vous êtes toujours la seule à pouvoir décider pour vous.




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