'Hurlevents' : quand Emily Brontë est sacrifiée pour l'algorithme TikTok
- Gaëlle

- il y a 7 heures
- 4 min de lecture

Entre fantasmes esthétiques et contresens littéraires, cette nouvelle adaptation (libre, parce que présentée entre guillemets) transforme l’un des romans anglais les plus sombres en romance glossy sous filtre Instagram. Résultat : une production obsédée par le désir et incapable de comprendre la passion.
Il y a des œuvres qui résistent au temps et puis il y a celles qui résistent aux adaptations.
Je savais que je n’aimerais pas. Je savais que j’allais lever les yeux au ciel. Je ne m’attendais simplement pas à assister à une version des Hauts de Hurlevent qui ressemble à ce que donnerait une romance algorithmique conçue pour survivre en extrait de quinze secondes sur TikTok. Et croyez-moi, cela me coûte de l’écrire.
Ancienne étudiante en Lettres, par passion et non par errance, j’ai grandi avec la littérature anglaise classique. Les sœurs Brontë ne sont pas pour moi un vague souvenir scolaire, ce sont des autrices qui m’ont accompagné dans l’adolescence. Wuthering Heights, unique roman d’Emily Brontë publié en 1847 n’est pas une histoire d’amour. C’est une étude de la vengeance, du déterminisme social et de la destruction mutuelle.
Qualifier ce roman de romance relève déjà du malentendu et le transformer en fantasme érotique, comme le fait Emerald Fennell, relève d’un total contresens.
Dans la narration originelle tout est brut, rugueux : de la lande en passant par les âmes des personnages. L’histoire nous parvient à travers Nelly Dean, gouvernante et témoin imparfaite, et s’étend sur deux générations. Catherine et Heathcliff ne sont pas des amants maudits mais deux forces contraires façonnées par leurs classes sociales, l’abandon et la violence psychologique dont ils sont tous deux victimes. Catherine est capricieuse, orgueilleuse, prisonnière de son rang. Heathcliff, orphelin de Liverpool recueilli par le père de Catherine, à la peau sombre, marginalisé dès l’enfance et produit brutal de l’humiliation sociale. Le lien les unissant n’est pas romantique mais toxique, à la limite du fusionnel. Lorsque Catherine choisit la sécurité sociale en épousant Edgar Linton, elle déclenche un désir de vengeance qui consumera tout sur son passage.
Et le tragique naît de cette complexité. Complexité qui est juste absente dans ce film.
Le premier signal d’alarme aurait dû être évident : les acteurs sont splendides (Margot Robbie et Jacob Elordi) mais radicalement incompatibles avec leurs personnages. Catherine devrait être spectrale, presque maladive. Heathcliff aurait dû être inquiétant, opaque, socialement marqué. Ici, ils ressemblent surtout à une campagne de pub pour parfum filmée dans la brume.
Et l’alchimie annoncée ? Uniquement présente sur les tapis rouges et en interview pour promouvoir le film. A l’écran, rien ne brûle, rien ne dérange, rien ne fait peur.
A la place, Fennell semble filmer ses propres fantasmes gothico-campagnards : sexualité stylisée, poses calculées, esthétique BDSM vaguement décorative sur fond de Charlie XCX. Le problème n’est pas la modernisation, qui aurait pu servir à la narration, le problème est que celle-ci écrase la psychologie en faveur de l’esthétique.
Oui, le film est visuellement travaillé. Mais chaque plan semble conçu comme un futur extrait viral : composition parfaite mais surtout aucune émotion. La narration devient secondaire, la cohérence facultative. One ne regarde plus une histoire mais une succession d'images prêtes pour les edits. Les costumes, pourtant visiblement travaillés, participent à cette rupture. On oscille entre reconstitution hésitante et éditorial mode avec des robes aux textures plastifiées, des silhouettes évoquant davantage l’Amérique des années 1950 plutôt que l’Angleterre victorienne.
Rien ne raconte les personnages. Tout semble conçu pour être photographié. Même les scènes clés (nuit de noces, rupture, confrontations) ressemblent à des shootings déconnectés du récit. L’image existe pour elle-même, jamais pour servir l’histoire.
Là où Emily Brontë disséquait la violence psychologique, le film choisit la sexualisation permanente et on souffle fort. Le désir devient spectacle, parfois gratuit et souvent vide de sens narratif. Les scènes de sexe ne révèlent rien, elles confirment seulement une esthétique où la femme demeure objet de regard et où la domination devient un raccourci émotionnel.
Plus inquiétant encore : la toxicité est glamourisée. La haine devient séduisante, la cruauté devient passionnelle. La destruction mutuelle est filmée comme une intensité désirable, exactement l’inverse du roman qui en montre le coût humain.
Ce qui m’amène au choix narratif qui détruit tout : le film s’arrête à la première partie du roman. Exit la génération suivante, exit la résolution, exit la lente dissolution du cycle de haine. Or c’est précisément cette seconde moitié qui donne son sens à l'œuvre : héritage du trauma intergénérationnel mais possibilité de rédemption.
En supprimant cela, le film transforme une tragédie sur le temps et la mémoire en simple histoire d’amour malheureuse. Une réduction que l’on pourrait concevoir comme une trahison envers l'œuvre originelle. Emily Brontë écrivait sur l’obsession, la violence sociale et l’impossibilité d’échapper à soi-même. Cette adaptation reste en surface pour ne parler que d’esthétisme et de fantasme.
Peut-être beau à regarder mais on ne ressent rien une fois les crédits arrivés.
(Non précisé dans l'article mais comme toujours : on souffle fort sur la scène du corset...)
PS : je suis maintenant sur Letterboxd !
J’y note les films juste après les séances. C’est à chaud et avant qu’ils ne deviennent (ou non) des articles ici. Si vous voulez suivre mes obsessions ciné en direct : c’est par ici.




Commentaires